GRAND JEU DES BLOGUEURS MANGEURS DE DISQUES - 6EME EDITION
THEME 5 - FRANCOPHONIE
Ici, on chante ou on est Français.
Théo ramassa sa bière et, son affiche sous le bras, traversa la rue en courant pour se caler à l'arrière de la voiture. Au sec. Pas tout à fait au chaud. Putain de pluie. La radio nasillarde diffusait les paroles insipides d'une speakerine qui n'avait rien à dire. Merde, on pouvait pas arrêter cette radio ? Le concert était terminé depuis plus d'une heure maintenant et la rue était déserte. Plus un chat. Plus une crête. Plus le moindre mec défoncé à l'horizon. L'horizon, façon de parler. Un réverbère paresseux balançait une lumière famélique qui peinait à éclairer les deux côtés de la rue. Mais la lumière, aussi faible soit-elle, faisait joliment briller les gouttes de pluie sur le pare-brise, dans des tons orangés. Théo les remarqua en même temps que le point rouge qui se déplaçait par à-coups dans la voiture.
"Je cherche une drogue qui ne fait pas mal". En rigolant Denis lui tendit le pétard. Au moins quinze fois que Théo lui expliquait d'où venait cette phrase. Denis avait encore oublié. Denis s'en foutait un peu. Denis lui passa le pétard et Théo tira dessus un moment, songeur. Le concert était moyen, pas un des meilleurs qu'il ait vus. Mais le chanteur jouait du violon sur certains titres et ça lui rappelait de vieux souvenirs. Très vieux. Perdu dans ses pensées, Théo passa machinalement le pétard à Pascal qui s'impatientait sur le siège passager. La lumière rouge incandescente, les gouttes orangées sur la vitre. Et cette lumière bleue qui venait d'apparaître dans la rue. "Red Orange Blue". Théo sourit.
"Merde". Le cri de Denis le fit sortir de sa torpeur. Dans la même fraction de seconde il prit conscience du pétard que Pascal écrasait précipitamment dans le cendrier, de la panique de Denis et de la lumière qui s'était immobilisée à proximité de la voiture. Malgré la pluie, facile de reconnaître les six lettres peintes sur le véhicule. "Soon Come Violence". Denis et Pascal tournaient encore les manivelles pour descendre les vitres des portières que déjà l'uniforme leur demandait de sortir de la bagnole. Fait chier, il pleuvait encore plus fort. Tous les trois posèrent les mains sur le toit de la voiture, les deux flics derrière eux. Fouille rapide, palpe en haut, palpe en bas. "Mon seul contact physique est avec la police". Obéissant à l'injonction Théo sortit lentement ses papiers de sa poche. Le flic les examina longuement à la lueur d'une petite lampe torche. Trop longuement. Merde, qu'est-ce qu'il fout, c'est quoi le problème ?
"Théo ? Comme le chanteur d'Orchestre Rouge ?" Pendant une seconde, pendant une éternité, Théo entendit tourner cette phrase dans sa tête. Les mots tournoyaient, heurtaient les parois de son crâne, rebondissaient, s'entrechoquaient, essayant de s'assembler dans un autre ordre, de prendre un autre sens. Mais non. Cette phrase il la répétait à l'envi autrefois. Autrefois. A l'époque où il zonait de squat en squat, de concert en concert, avec, avec...Pierre. "Putain Pierre ?" Pierre qui jouait un peu de gratte. Pierre avec qui il voulait monter un groupe. Pierre avec qui il écoutait en boucle les albums d'Orchestre Rouge. Pierre avec qui il avait vu la bande de Théo Hakola au moins dix fois en concert. Les guitares acérées, la basse en avant, le violon, la voix bizarrement placée de Théo, son accent à couper au couteau quand il chantait en français. Pierre, l'ami, le pote, le frère. Pierre perdu de vue. Pierre devenu flic. Merde.
Théo tourna la tête et croisa le regard de Pierre. Manifestement les mêmes pensées traversaient son cerveau. Les mêmes connexions de neurones, provoquant les mêmes synapses, aboutissant aux mêmes souvenirs. Pareil. Curieuses retrouvailles, si longtemps après. Curieuses retrouvailles où les mots ont disparu, remplacés par le vide, la gêne. Rien à se dire. Un long regard, pas un mot. Interminable. Minable. "C'est bon, tu peux y aller Théo." Clac. Le silence rompu. L'instant d'après, ses papiers dans la main Théo regardait disparaître la bagnole, les flics et le gyrophare bleu. Plus de lumière bleue.
De retour à l'arrière de la caisse, Théo regardait le pétard qui finissait lentement de se consumer dans le cendrier, diffusant ses dernières volutes dans l'habitacle, sa lumière rouge à jamais disparue. Denis et Pascal se taisaient, respectant le silence de Théo. La radio éteinte respectait le silence de Théo. La pluie maintenant arrêtée respectait le silence de Théo. Plus un bruit. Le minable petit lampadaire se mit au diapason de l'ambiance, son ampoule rendit l'âme, plongeant la rue dans l'obscurité, effaçant du même coup les gouttes orangées du pare-brise. Noir complet.
Red Orange Blue
01. Soon Come Violence
02. Je cherche une drogue (qui ne fait pas mal)
03. Soft Kiss
04. Red Orange Blue
05. Hole In His Thigh
06. The Consul
07. Speakerine
08. Slugs
09. Crows
Theo Hakola - chant, guitare
Pierre Colombeau - guitare
Denis Goulag - guitare
Pascal des A - basse
Pascal Normal - batterie
Si vous cherchez un mot de passe, essayez donc downgrade.
Merci aux visiteurs qui laissent une trace de leur passage.
Till