vendredi 23 octobre 2015

Jack O'Fire - The Destruction Of Squaresville [1994]




Une enquête de Glen S. Baster.
 
Quadraturbs Delenda Est.

Qu'est-ce que j'étais allé foutre dans cette galère ? Caton l'Ancien ou Molière, j'avais beau enfiler les citations comme les Ramones les morceaux de bravoure, question galère j'étais le champion. Toutes catégories. A cette heure-ci j'aurais dû être tout à ma quête, à la recherche de mon rayon de soleil, à relever le défi de son message sibyllin. Ça n'était pas mon combat.

[Les façades néo-classiques affichent fièrement leurs colonnes à chapiteau, leurs appareillages de pierres, leurs fenêtres aux proportions idéales. Des rectangles d'or à en avoir la nausée. Elles exhibent leurs pignons comme autant de symboles maçonniques. La pluie martèle les toits. La pluie inonde les chéneaux. La pluie ruisseeeeeelle le long des vitres.]

J'avais besoin de fric, j'avais accepté le boulot. "Now give me money, that's what I want". Fini le scotch, je pouvais me contenter de musique et de bière, mais j'avais quand même accepté le job. Pour bouffer entre deux bières. Pour me lancer dans ma quête. [Les façades néo-classique abritent des scènes douillettes, familiales. Immuable. Des familles réunies autour du diner. Un père qui récite les grâces. Des enfants qui jouent une fois leurs devoirs terminés. Immuable.]

Évidemment j'étais habitué aux missions ringardes, aux filatures foireuses, aux enquêtes pourries, mais là, je ne savais même pas si c'était une enquête. Ce mec sentait venir un truc et m'envoyait ici pour le tenir au courant en direct. Ici ! Grand reporter, envoyé spécial, pas un truc pour moi ça. Pas mon combat, juste le fric. [Les postes de télévision ronronnent et déversent leurs flots de publicités. Ketchup, soupes en boites, beurre de cacahuètes. La télévision dit : Engraissez, c'est bon pour l'Amérique.]

Et me voilà dans ce trou à rats, l'endroit où il ne se passe jamais rien. J'avais trouvé refuge dans le seul rade potable de la ville. Sièges en cuir, boiseries, j'étais coincé à l'intérieur d'un tableau de Hopper. "Nighthawks at the diner". [Un bruit sourd se répand et s'amplifie, escalade les graduations, décibel après décibel.]

"Nothing never happens here". Pourtant je vois des ombres s'agiter. J'entends une rumeur gronder. [Un homme regarde par la fenêtre. L'église veille sur la ville comme elle l'a toujours fait. L'homme est inquiet]. Baster est calé dans un siège en cuir. Mr. Bartender attend qu'il ait fini sa bière pour fermer. Mr. Bartender veut rentrer chez lui, retrouver femme, enfants et télévision. Mr. Bartender essuie des verres et s'impatiente. [L'inquiétude se répand au rythme du bruit sourd. L'homme referme sa fenêtre, le bruit persiste. Ses voisins sont inquiets, la rue est inquiète, la ville frémit.]

Ça n'est pas mon combat. J'aperçois des ombres, je distingue des formes, je RECONNAIS des silhouettes. Face à Baster sa bière. Plus loin dans son champ de vision la vitrine. Au-delà, la lumière colorée des néons éclaire des corps qui s'agitent, bras en l'air, jambes tendues. Ça remue et ça crie, portés par la nuit les bruits se heurtent aux façades, rebondissent sur les vitres, se répercutent de rue en rue. [L'eau qui ruisselle sur les pierres s'infiltre insidieusement dans les anfractuosités des joints. L'eau imprègne le ciment.]

Je RECONNAIS des fantômes. Ce noir maigrichon, feutre sur la tête, guitare bon marché dans le dos. Je perçois une odeur de soufre. Un halo de fumée le nimbe diaboliquement. [La télévision dit : le froid s'abat sur la région, il va geler cette nuit. A pierre fendre.] Là, un jeune type au regard intense, le corps parcouru de spasmes, une corde à linge autour du cou. Mr. Bartender regarde, incrédule, l'agitation de l'autre côté de sa vitrine. Un verre dans une main, le torchon dans l'autre, il en oublie Baster et sa bière interminable. Mr. Bartender est captivé, il oublie d'être inquiet. [Cette nuit l'eau qui a imprégné les joints des pierres va geler, son volume va augmenter d'environ 10%. En passant en phase solide l'eau va se dilater, faire éclater les joints et désolidariser les pierres. C'est seulement le début.] Et ici, une coupe afro, des vêtements de hippie, bandeau dans les cheveux. Ça n'est pas mon combat. Et celui-là, regarde celui-là, cheveux blonds mi-longs, veste en jean avec ses faux-airs de Brando, il chante comme si sa vie en dépendait.

Ils sont 10, ils sont  100. Un millier. La rumeur enfle à l'infini. Le bruit devient assourdissant. En vrac : des cris, des accords de guitare, des martèlements de batterie. Ça n'est pas mon combat, je reste assis sur mon siège en cuir. Mr. Bartender a oublié Baster. Mr. Bartender a oublié le verre dans sa main. Il fixe l'autre côté de sa vitrine, immobile. Tombé en syncope. Il a l'air d'être coincé dans un tableau de Hopper. [L'homme a fermé ses volets. Ses voisins ont fermé leurs volets. Ils cherchent un abri derrière une protection dérisoire.] J'entends les battements, je reconnais les rythmes. Ça n'est pas combat mais je les connais, je les vis. Sans mon accord mon cerveau a commandé à mon pied de battre la mesure sous la table. [De fines raies de lumière filtrent à travers les persiennes fermées et nimbent les rues d'une pauvre clarté impuissante.]

Sorti de sa torpeur par le martèlement du pied de Baster, Mr. Bartender regarde, hébété, le verre et le torchon. [Les molécules d'oxyde d'hydrogène ont entamé leur processus de solidification.] Les fantômes ne sont pas seuls, il y a des musiciens partout. On dirait que tous les groupes du monde se sont réunis ce soir. A Squaresville. Les traits de Mr. Bartender se déforment et expriment une horreur légitime au moment où il voit, il entend, il sent sa vitrine se briser. [Déjà une pierre tremble sur son socle puis une autre et encore une,] C'est un concert géant, un gig monumental, Les éclats de verre jonchent le sol de l'établissement, l'air froid s'engouffre dans la salle "pure rock'n'roll", tout le monde joue en même temps, les sons s'unissent, les rythmes s'empilent [emportées par les ondes sonores, les molécules d'air s'entrechoquent et poussent, hors de leur logement, les pierres] et  couche après couche constituent un ouragan sonore [qui entrent en résonance] et Mr. Bartender se demande fugitivement s'il ne devrait pas balayer mais décide finalement de remettre ça au lendemain qui emporte tout sur son passage, pas mon combat, partout les vitres volent en éclat, [et, une à une, dégringolent] sans être très sûr de ce que sera le lendemain, le public hurle, reprend les refrains en cœur comme des hymnes, [des façades néo-classiques,] communion, fusion, confusion. [les piliers cèdent sous les assauts] ni comment il va retrouver sa ville après ce qui se passe ce soir. [et les linteaux basculent à leur tour] Ce n'est pas mon combat mais j'entre en résonance [et s'écrasent sur le pavé dont les éclats se répandent sans harmonie,] Mr. Bartender s'inquiète tout à coup [les façades exhibent maintenant des dents creuses, des trous noirs] et ma table, ma bière sont les seuls éléments stables dans ce pour femme, enfants, télévision [des gueules béantes] maelström sonore où je bascule sans résister, ce n'est pas mon combat, "my my hey hey", et plus généralement pour tout ce qui constituait le cocon rassurant de sa vi(ll)e, [et tentent de se maintenir encore un peu, un instant, une seconde, une infime fraction de temps] mais je bascule à mon tour et le tourbillon [avant de s'effondrer] ce qui était, ce qui ne sera plus [de toute leur] m'emporte, les fantômes, les fantômes. [hauteur].

[La télévision dit : rien, silence, écran noir.] Mr. Bartender, à genoux, pleure. Ses larmes, de tristesse ? de joie ? ruisseeeeellent sur son visage transfiguré. Je passe derrière le comptoir et je remplis un verre. Mr. Bartender regarde la bière que je lui propose. Mr. Bartender me regarde mais ses yeux semblent fixer un point loiiiiiiin derrière moi. Son regard vide remplit l'espace. "Rock'n roll is here to stay".

Track-list

01 Asked For Water (Howlin' Wolf)
02 Meet Your Death (Blind Willie McTell)
03 No Love Lost (Joy Division)
04 Moanin' At Midnight (Howlin' Wolf)
05 Hate To See Ya Go (Little Walter)
06 Can't Tell No One (Negative Approach)
07 Own-up Time (Small Faces)
08 Judgment Day (Pretty Things)
09 Let's Get Funky (Hound Dog Taylor)
10 So What (The Lyrics)
11 7th Son (Willie Dixon)
12 Stand By (The Sabyrs)
13 Boss Hoss (The Sonics)
14 Jackie O (The Beguiled)
15 Slow Down Little Jaguar (Chuck Berry)

Line-up


Dean Gunderson : Double bass
Joshua La Rue : Drums
Pepper Wilson : Hammond Organ
Tim Kerr : Guitar
Walter Daniels : Vocals, Harp/Harmonica



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Merci aux visiteurs qui laissent une trace de leur passage.

Till

28 commentaires:

  1. L'album Forever du même groupe est également excellent merci pour la découverte... Le saxo en plus ajoute une touche bien déglinguée qui va parfaitement avec la lecture de ton texte comme d'hab. Thanks

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    1. Hey ! Long time no news, j'ai déserté les blogs depuis des mois, la faute à trop d'occupation à côté. IRL.
      A vrai dire je n'ai pas creusé le reste de leur discographie, je me contente de ce disque-là depuis plusieurs années.

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  2. Oulaaa ! Impressionnant, les infos à Squaresville ... j'ai commencé à m'installer avec la musique, Hopper en fond, regrettant l'heure matinale qui m'empêchait d'accompagner l'enquête prévue d'une boisson assortie. Mais bientôt, je n'avais plus assez de mes yeux pour surveiller ces 3 voix de plus en plus intriquées ... du grave au fatal !
    Il fallait Glen S. Baster pour encaisser un tel épisode, bien contente de voir que l'essentiel est sauvé, le soulagement est à la taille de l'inquiétude, je m'en remets doucement ...
    Bravo, Till :-)

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    1. Hello Damned. Content de te lire.

      Oui Baster traverse parfois les évènements avec une nonchalance étonnante. Son cynisme semble être une arme efficace dans certaines situations difficiles.
      A relire et écouter à l'heure de la bière alors ?

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  3. Je suis très intrigué par la bande-son...
    Beau retour Till!

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    1. Blues, rock crasseux, son lo-fi, juste ce qu'il faut pour faire péter des vitres et un trop-plein de conformisme. Après eux le déluge...

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  4. C'est plus c'que c'était le métier de détective privé. Pas une gonzesse en vue pas un coup de poing, rien ...
    L'alcool ça oui, toutes les occasions sont bonnes pour un pochetron comme toi Baster. Et sinon, le blondinet qui ressemble à Brando c'est Dando ? Ca serait bon pour la rime. Fogerty ? Dave ?
    Et Alejandro, t'as des nouvelles d' Alejandro ? Il roule toujours en Buick ? Il paraît que depuis qu'il s'est acoquiné avec Chuckie P Walter lui fait la gueule...
    Ah un dernier truc à-propos de ton Walter, il joue vraiment de la harpe ou bien on parle deux fois d'harmonica ?
    Baster, tu m'désespères (ça au moins ça rime), heureusement, il reste la musique. Si on peut appeler musique cette foutraquerie stoogy-waitso-JLPienne ...
    Comme d'habitude je ne te remercie pas, je m'en veux juste d'avoir perdu tout ce temps à te lire.
    Bien cordialement (mon cul ouais)
    EWG

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    1. Hey!

      Tu as bien vu, il s'agissait deux fois d'harmonica, en fait il devait y avoir un / à la place de la virgule. C'est corrigé.
      Pour le reste, Baster m'a fait passer une réponse à ton commentaire mais...non vraiment je vais m'abstenir de la poster, ça offenserait les oreilles sensibles des censeurs googleliens.

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  5. Ca c'est de la reprise sur les chapeaux de roues!! Groupe inconnu que je vais m'empresser de découvrir...

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    1. Reprise sur les chapeaux de roues, ça pourrait faire partie des sons de l'ambiance émeute-sonore de l'autre côté de la vitrine.
      Quant au groupe, comme dit plus haut, du blues-rock fait par des petits gars qui connaissent leur manuel.

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  6. Retour dans les grâces ! Pas encore écouté, mais les gars ont du goût.

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    1. Dans les grâces je ne sais pas mais retour enfin. Ce ne sont les disques à proposer, ni les idées pour les raconter qui manquent, seulement le temps de s'en occuper.

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  7. Je t'ai lu dans le silence, silence pour me rafraîchir les oreilles avant d'attaquer autre genre. Mais le texte m'a bluffé, tourbilloné dirais je. Je me suis retrouvé en plongé, sans bouteille. Heureusement que c'est assez court pour que je survive. La dernière fois j'ai failli y laisser ma capacité à lire dans ce livre labyrinthique:
    http://www.cafardcosmique.com/La-maison-des-feuilles-de-Mark-Z
    Chapeau bas, mister.
    Et la musique? Ha oui.. Je télécharge, copie ton texte mais j'ai cru lire de la Stoogerie, je ne suis pas ce matin (midi, déjà!!) de cette humeur. Trop sobre (comme si il y avait des degrés dans la sobriété, wouarf)

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    1. Hello
      On avait déjà parlé de la Maison des feuilles sur un post que j'avais consacré à This Heat. Je l'ai il y a longtemps, grand moment de littérature où la forme est au service du fond.
      J'ai d'autres sources d'inspiration dans la présente histoire. Quant à la musique, Stoogerie, oui et non. Il y a évidemment une filiation, des racines communes mais pas la folie d'Iggy. Plutôt du blues rock lo-fi.

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    2. ... sur le bouquin: et pourtant, si on devait encourager la simplicité, c'est quand même cette maison organique qui est LA TROUVAILLE, ce que j'ai pu avoir la trouille (j'exagère un peu, je me forçais) la complexification de la lecture... parfois je m'interroge.
      ...Ton texte: D'autres sources d'inspiration dévoilables? Je pensais - au delà du tableau que tu cites - à cette histoire qui se déroule à LA Hollywood où il y a cette scène de foule en fureur... Mais c'est la forme que tu as donnée qui fascine, on fini par lire sans se poser de questions en espérant comprendre ... et finalement, ça vient... un peu.

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    3. Ouais ça ne foutait pas la trouille mais j'ai trouvé ça très malin dans la forme au service du fond. Je me souviens d'une citation d'un critique qui donnait Danielewski comme le nouveau "maitre" de l'horreur alors que pour moi ce roman n'est pas du tout un roman d'horreur mais une réflexion intelligente sur le fonctionnement tortueux, complexe et mouvant du cerveau. D'ailleurs les Lettres de Pelafina en appendice sont essentielles.

      Ici des inspirations avouables oui, même si certaines m'échappent peut-être parce que j'en suis imprégné. Je préfère ne pas les citer, j'ai peur de tomber dans la prétention. L'histoire est un prétexte pour présenter un disque qui est un prétexte pour écrire.

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    4. Le Till, je en sais pas si tu apsses de temps en temps, je te prépare un papier Costello que tu m'en avais donné l'idée + l'envie de t'envoyer un live... en Drop il me faut une adresse email que tu m'envoyer à lusdevant at yahoo point fr. ceci dit cela sera probablement posté chez les Papillons Noirs... à suivre

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    5. Je passe chez toi te donner l'adresse, ça me permettra de lire ce fameux Costello paper.

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  8. Danielewski oui, Monica Lewhisky no ! (c'était un message de Maria la vodka, sponsor officiel des pérégrinations qui m'ont conduit à échouer sur les rivages de ton blog)
    On va écouter le disque, ça donne envie !

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    1. J'avais pas imaginé rapprocher ces deux-là mais si Maria le dit c'est sûrement vrai.

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    2. J'abuse un peu. C'est de l'association libre à base d'une vieille blague sur Boris Eltsine. Ca n'engage à rien.

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    3. Les associations libres peuvent donner les meilleurs enchainements. Du coup je suis curieux de connaitre la vieille blague sur Eltsine.

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  9. Fichtre ! Ca arrache ! Merci, c'est exactement ce qu'il me fallait pour arriver au bout de la nuit !
    Et pour l'alcool, j'ai menti :
    http://jesuisunetombe.blogspot.fr/2009/11/la-murge-personptiluc-1993.html

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    1. Le mieux c'est que ça marche aussi le jour. Les trajets en métro paraissent plus courts.

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  10. Est-ce que Glen S. Baster n'était pas au Bataclan le 13 novembre ?
    Ce récit me fait penser à ce qu'ont dû ressentir les spectateurs ce soir-là. Mélange de stupeur, de torpeur et de peur… et aussi de mort.

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    1. Je préfère penser que ce qu'a vécu Baster n'est que l'effet de l'onde tellurique du rock'n'roll. Ça ne tue que quelques tympans placés trop près des enceintes...

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  11. Bonne année Till!!! (t'es encore là?)

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