mardi 25 février 2014

Various Artists - My Rocky Road To Dublin [2014]




 121.2 mètres. The Spire, monument à la lumière, projette l'ombre fine de son aiguille sur O'Connell Street. Le pavé humide brille sous un pâle soleil matinal et la rue est déjà animée. Full Irish breakfast from 8 to 12. En descendant vers la Liffey je prends contact physiquement avec la mer proche. Le vent marin fouette le passant. Le vent marin entraîne le passant. Le vent marin s'amuse à retourner les parapluies. Ici le soleil est un intermittent du spectacle, la pluie presque un full-time job.

A cette heure, Temple Bar cuve les excès de la veille, l'ambiance est au sommeil. Profond. Je préfère partir vers l'est. La main dans la poche je sers très fort le peigne de nacre dérobé cette nuit à une banshee endormie. Les anciens m'avaient pourtant mis en garde. Au loin, le pont Samuel Beckett exhibe ses cordes mais mes pas me guident vers College Street. Plus j'approche de Trinity College, plus le peigne de la banshee vibre dans ma poche. Trinity l'anglicane. Mon peigne païen bascule en mode vibrations intenses.

Comme je passe le porche d'entrée, des forces mystérieuses et opposées se mettent en branle. Pris dans un tourbillon de légendes, je m'envole au-dessus des pelouses interdites et des arbres multi-centenaires. La banshee m'a retrouvé et m'entraîne dans son vol halluciné. Son cri déchire l'air, les voiles de sa robe m'emprisonnent. Je sers le peigne. Je sers les dents. Je sers les paupières pour éviter son visage. La voir c'est mourir. Comme les sirènes d'Ulysse. Ulysse de Joyce, la boucle est bouclée.

Mon Odyssée magique se poursuit au travers des rayonnages de la Old Library. Banshee's Airlines m'entraîne dans un décor d'Harry Potter. En vol furtif j'aperçois le Livre de Kells pendant qu'une voix me murmure à l'oreille une litanie de noms. George Berkeley, Samuel Beckett, Oscar Wilde, Jonathan Swift, Bram Stoker, Douglas Kennedy. Je traverse les fenêtres et les murs, je peux lire chaque mot de chaque livre. Du moins je le pourrais si la banshee ne m'entrainait pas encore plus loin.

Leister House, Dáil Éireann. Merrion Street en rase-mottes. Rouge, jaune, bleu, noir. La bande chromatique défile devant mes yeux au rythme des portes des façades georgiennes. Un virage serré me retourne l'estomac. Mon cerveau capte l'image furtive de façades de pubs. Guinness city glisse sous moi sans que je puisse la saisir. Et puis la pesanteur me reprend, j'entame une chute libre et j'atterris dans l'herbe. Chez Rousseau j'aurais eu droit au ruisseau, ici c'est l'herbe verte. Je sors en titubant de St. Stephen's Green. Envolé le peigne de la Banshee. Je suis la foule, elle m'entraine droit vers Molly Malone qui m'accueille avec son sourire. Avec des coques, avec des moules.

Molly Malone m'ouvre ses bras. Molly Malone essaie de me retenir. Mais je suis déjà loin, je flotte sur la foule qui descend Grafton Street. Une rivière humaine coule vers les pubs pour engloutir des rivières de bière. Temple Bar me voilà. The Quays, O'Neills, The Temple Bar, Oliver St. John Gogarty's. Tous déversent des flots de bière, des flots de clients, des flots de musique. Brouhaha, vacarme, cacophonie, les trilles d'une tin whistle tissent un fil invisible qui me ramène sur le pavé mouillé. Dans l’œil du cyclone, le tourbillon d'un fiddle, les secousses du bohdran. Allez Paddy, joue pour moi. Mes pieds de nouveau ont perdu le contact avec le sol. Une nuée d'uilleann pipes virevolte autour de moi, impossible de lutter contre le courant. Mais je sais enfin où nous allons.

Étrangement calme, la Liffey coule silencieusement. Millenium Bridge. Coule. Ha' Penny Bridge. Coule.  Sean O'Casey Bridge. Coule. Un géant joue de la harpe avec les haubans du Sam Beckett Bridge . Hypnotisé j'écoute le tablier vibrer sous les graves. Mes poches sont vides, le peigne a disparu. C'est là que la banshee m'a retrouvé. Assise à côté de moi elle écoute le géant égrener des notes qui finissent par s'assembler. Ses cheveux roux s'envolent dans la brise marine. Ses yeux verts posent leur douceur sauvage sur moi. Pour la première fois j'entends sa voix. Un souffle, un murmure, une mélodie. Et quelques mots que je finis par discerner :

One, two, three, four five,
Hunt the hare and turn her
Down the rocky road
And all the ways to Dublin,
Whack-fol-lol-de-ra.

Un chœur masculin reprend inlassablement le refrain. Sans les voir je reconnais James, Samuel, Oscar, Jonathan, Seamus, William, Bram, et tous les autres. Ils sont partout, dans l'eau, dans le pavé, dans les câbles du pont, dans le vent marin. Ils sont l'air que je respire.


01. Liam Clancy - The Rocky Road to Dublin
02. The Dubliners - Rocky Road To Dublin
03. Dropkick Murphys - The Rocky Road To Dublin
04. Bert Jansch - The Rocky Road To Dublin
05. Orthodox Celts - Rocky Road To Dublin
06. GMT - Rocky Road (From Dublin)
07. Dave Swarbrick / Ian Campbell Folk Group - Rocky Road To Dublin / Drops Of Brandy
08 - Lisa Knapp - Hunt the Hare Part II [feat. Alasdair Roberts]
09. The High Kings - Rocky Road to Dublin
10. Lat & Trall - Rocky Road To Dublin
11. Cruachan - The Rocky Road To Dublin
12. Fergus - Rocky Road To Dublin
13. The Chieftains [with The Rolling Stones] - The Rocky Road to Dublin
14. The Pogues - The Rocky Road To Dublin


Si vous cherchez un mot de passe, essayez donc downgrade.
Merci aux visiteurs qui laissent une trace de leur passage.
Till

18 commentaires:

  1. Réponses
    1. Back ? Yep j'ai eu du mal à revenir. Surtout quand, comme Paddy, tu débarques à Liverpool, il te reste du chemin pour rentrer.

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  2. Et Bono il est où là Bono hein, on l'entend moins là !
    Ca, faire le malin avec des lunettes jaunes il sait faire, mais dès qu'il s'agit de brailler à moitié torché y a plus personne.
    J'aime bien Dublin, en plus t'es sûr de pas y croiser un mec en kilt et cornemuse à tous les coins de rue, c'est pas comme à Edimbourg...

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    1. C'est très joli la cornemuse d'abord.

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    2. Ouep j'aime bien la cornemuse moi. C'est comme tout les instruments, à partir du moment où c'est bien utilisé, c'est bon. Et dans le texte vous avez des uilleann pipes, la cornemuse irlandaise.

      @ EWG : c'est marrant que tu parles de ça parce que j'étais à Dublin il y a trois semaines et des écossais en kilt j'en ai réellement vus à tous les coins de rues. Ah oui, c'était le week-end de Irlande-Ecosse dans le tournoi des 6 nations. Belle ambiance !

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    3. Ils sont sympas les écossais, ils sont même parfois plus marrants que les irlandais.
      C'est juste le mec au coin de la rue qui joue de la cornemuse en kilt pour les touristes, ça finit par fatiguer...
      Et sinon les lunettes jaunes, tu les aimes les lunettes jaunes ?

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    4. Ah tous les trucs à touristes trop présents et trop insistants ça fatigue.

      Les lunettes jaunes ? Comme je ne m'intéresse pas franchement à Bono j'avoue que ses lunettes m'ont échappé. Les miennes sont à damier noir et blanc, ska 2-Tone, c'est bien plus classe.

      A Dublin il y a beaucoup de musique un peu partout, mais j'ai quasiment pas entendu U2. Alors que j'ai entendu plusieurs fois Dropkick Murphys...

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  3. Enthousiasmant!
    Bravo, Till, ça donne carrément envie d'aller voir de voir plus près, sans trop marcher par terre, sinon s'asseoir aux bons endroits pour le carburant. J'écoute la B.O. en même temps, où je ne connais pas grand monde... ça pousse aux hypothèses plus ou moins fantasques.
    Bien belle illustration aussi : gros merci :-D

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    1. Il FAUT aller voir sur place. Dublin n'est pas une ville spectaculaire - dans le sens où peuvent l'être Berlin, Londres ou Barcelone - mais une petite ville chaleureuse. Différente de la campagne irlandaise mais avec le même charme traditionnel. Ceci dit, je ne suis pas objectif, je suis amoureux de l’Irlande depuis 25 ans.

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  4. Tu postes peu, mais tu postes beau! Merci pour ce billet qui donne bien plus qu'envie d'écouter.
    J'adore aussi la cornemuse, ça me file des frissons partout - jusque sous le kilt!

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    1. Yep je poste peu effectivement. Entre le boulot et le pas boulot il me reste peu de temps. Et il faut que j'ai envie d'écrire un truc. Bon là, ce morceau...j'en suis dingue depuis longtemps, que ce soit dans les versions traditionnelles, les versions a capella, les versions punk. C'est toujours bon.

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  5. Juste pour l'anecdote , j'ai dormi au Trinity College dans les années 90 . oh Juste une nuit! Mais j'ai vu le "Book of Kells"... Je retournerais bien à Dublin tiens....et au Connemara aussi!

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    1. Ne pas tomber dans le lac, surtout ! ;-)

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    2. Il y a une ambiance étonnante dans Trinity College. En fait une ambiance de fac anglo-saxonne, c'est très différent de nos campus. Le Book of Kells en fait je ne suis pas allé le voir. Mais à voir toutes les repros qu'on en trouve, les enluminures sont magnifiques.

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  6. Un vrai rêve, qu'en pense le Dr Freud, tout ces survols? C'est un chouette voyage onirique que tu nous as fait là. Qui penserait à une terre de violence raconté comme ça.Bon, avec ma dame, il nous faudra bien y mettre les pieds, et comme elle lève le coude aussi haut que le mien (mais Ma dame c'est Champagne, Faudra qu'elle s'adapte)

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    1. J'ai pas encore consulté, je préfère garder mes idées de vol. C'est sûr qu'à Dublin il vaut mieux aimer la bière, mais il y a aussi du whisky.

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