lundi 8 avril 2013

Lol Coxhill - The Rock On The Hill [2011]



Des mouches aux pattes démesurément longues vrombissent autour de ma tête. Le bruit assourdissant des battements amplifiés de leurs ailes rend plus insupportable encore l'air irrespirable, le sature de vapeurs toxiques. Leurs pattes démesurément longues transportent des notes de musique, un Do file sous mon nez, un Ré frôle ma bouche. Je les vois parfaitement dans l'obscurité épaisse. Elles tourbillonnent, note contre note, se regroupent en accords, les escadrilles se succèdent près de mes tympans. Et toujours impossible de bouger, impossible de les chasser d'un revers de main, impossible de me débarrasser de ce bourdonnement incessant et oppressant.Je ne suis pas attaché, ni ligoté. Je ne peux pas bouger, c'est comme ça, une impossibilité physique.

La plus grande des mouches s'arrête en vol stationnaire à trente centimètres de mon visage. Elle me fixe de sa multitude d'yeux diptériques, je perçois clairement le sourire ironique qu'elle m'adresse. La plus grande des mouches a les pattes les plus démesurément longues de toutes. Elle transporte à elle seule une série d'accords, je les entends, leur son couvre en partie le brouhaha. La plus grande des mouches parle maintenant : "Tu ne peux pas bouger hein ? C'est toi, uniquement toi, depuis le début. Tu commences à suffoquer, tu le sens ? C'est pas fini, pas fini et ça va durer. Longtemps".

Sa tête noire apparait clairement dans l'obscurité, ses milliers de regards fixes me clouent au sol. J'entends son rire énorme pendant que des centaines de mouches s'engouffrent dans ma bouche fermée. Le vacarme est dans ma tête en même temps que dehors. Elles envahissent mon nez, mes oreilles. J'essaie de hurler, aucun son de sort, je ne fais qu'amplifier le bourdonnement. Respirer ? J'ai oublié comment on fait. Respirer quoi ? L'air est irrespirable, malgré moi je respire des mouches , je respire des accords de mouches assourdissants, je respire une musique qui m'étouffe. Respirer m'étouffe.

La lézarde dans le mur apparait en même temps que ce son inconnu. La lézarde devient deux, trois, dix, cent. La lézarde devient le mur, le mur n'est plus. A sa place la lumière aveuglante apaise mes yeux. Les mouches ont disparu, le bourdonnement a disparu, la plus grande des mouches aux pattes démesurément longues a disparu. Je bouge, pourquoi ne pourrais-je pas bouger ? Je me lève, je traverse le mur-lézarde-lumière. Non, le mur n'est plus, la lumière est partout. Et partout j'entends ce son. Autour de moi je découvre une faune et une flore inconnues. Pourtant je connais le nom de chaque plante et chaque animal.

Le sol est couvert à l'infini d'herbatterie plus fraiche et moelleuse qu'on ne peut le rêver. Ici et là on peut voir bondir parfois un Tac parfois un Poum qui disparait en gambadant joyeusement dans l'herbatterie. On les repère aisément au son particulier qu'ils émettent en bondissant et qui s'atténue en un écho harmonieux. Plus loin en contrebas pousse un bosquet d'arbres à quatre cordes. Une brise légère et rafraichissante les fait vibrer doucement en un son grave.

Il y a un chemin, il y a toujours un chemin. Je serpente avec lui entre les arbres à quatre cordes, un Tac me file entre les jambes, l'herbatterie s'étend partout à l'infini. J'ai oublié comment respirer, pourtant je respire. Le son est l'air, je respire l'air, je respire le son, l'air-son. L'air-son s'immisce naturellement en moi, me ramène à des souvenirs que je n'ai pas. Le chemin serpente, je serpente en direction du saxofonus sopranus dont la silhouette élancée envahit l'horizon. Les Tacs et les Poums m'accompagnent, me crocnotent, les arbres à quatre cordes vibrent et milarésolent, je serpente vers la colline.

Le saxofonus sopranus étend ses racines aériennes, ses branches octopussiennes bourgeonnotent vers le ciel, tentaculent l'air, rythment les rythmes. De ses bras sopranus des nuées de notaigües s'envolent, leurs ailes battent l'air-son d'un mouvement gracieux. Les notaigües tourbillonnent autour de moi, se mêlent aux Tacs, aux Poums, aux Milarésols puis disparaissent. D'autres notaigües les remplacent dans l'air-son, parfois un, parfois cent, répondant à un appel mystérieux.

Au somment de la colline, ivre d'air-son je titubécoute encore quelques pas d'oreilles avant de m'effondrer sur le matelas d'herbatterie moelleuse, sèche et grasse en même temps. Je continue à m'enivrer de cet air improbable. Les yeux fermés je vois l'air-son, je vois le saxofonus sopranus qui pousse toujours librement et exhibe de nouveaux bourgeons-notes. Sur la pierre à côté de moi, un visiteur facétieux a gravé trois lettres barrées : LOL.

Des papillons aux ailes démesurément longues vrombissent silencieusement autour de ma tête, avec une grâce infinie.


01. Rivers Bend
02. Anything So Natural    
03. Scratch
04. Ergo Somme
05. The World In A Grain Of Sand
06. Tarentelle For Nelly
07. Full Of Butterflies

Si vous cherchez un mot de passe, essayez donc downgrade.
Merci aux visiteurs qui laissent une trace de leur passage.

 Till

19 commentaires:

  1. LOL, pour Lol Coxhill ou pour Laughing Out Loud (mdr, en français) ?;-)
    Bon, ça m'a l'air assez psyché tout ça.
    Ou alors c'est cauchemardesque...heureusement que y a des papillons, au moins, c'est joli;-)

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  2. Salut Rondelptik

    LOL pour Lol Coxhill qui est décédé l'année dernière, mais aussi bien sûr pour le double sens.
    En fait ça n'est pas psyché, c'est plutôt free jazz / improvisation. Mais l'idée derrière le texte c'est surtout la bouffée d'air frais que me procure ce disque et cette musique.

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  3. L' occasion pour moi de découvrir ce musicien. Merci !

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    1. Juste retour des choses après les Ladies que tu m'a fait découvrir. D'ailleurs je me suis replongé récemment dans la musique de Sidsel Endresen. Avec un grand plaisir.

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  4. Tu es mûr pour abandonner les chroniques et te lancer dans des vignettes comme celle ci.
    Et c'est exactement ce que je suis venu faire... Je suis venu lire ... Aujourd'hui limite delirium du coup le disque lui me ferait peur, mais c'est que les mouches m'indisposent

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    1. Don't worry about flies. Les mouches n'étaient que dans ma tête, le disque c'est la liberté et les papillons.

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    2. Et écrire un peu était une de mes motivations pour ouvrir ce blog. Mais du coup je ne poste pas très souvent, faute de temps.

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    3. Marrant...les mouches m'ont fait le même effet...et j'ai lu ton comm' sur Canut Brains, Devant, et j'ai pensé au même film de Cronenberg...bon, et j'ai pensé au dessin animé avec les monstres-plantes aussi;-)

      @Till : je me souviens d'un poème (des Fleurs du Mal, je crois...ou Verlaine ? Je sais plus) où c'était l'inverse, il te faisait un tableau apaisant et en harmonie et à la fin, y a une mouche qui débarquait et qui foutait tout en l'air;-)

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    4. Ou c'est ma mémoire qui me joue des tours : je suis retombé sur des vers de Victor Hugo où y a un peu cette idée, du dérangeant de la mouche, mais c'est pas si flagrant que ça, et j'ai dû faire l'amalgame avec un autre truc où c'était autre chose qui venait tout bousiller d'un coup à la fin;-)

      Enfin, j'avoue que les mouches, c'était sans doute plus marquant dans le cadre de ton texte.

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    5. A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
      Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
      A, noir corset velu des mouches éclatantes
      Qui bombinent autour des puanteurs cruelles...
      Verlaine - Voyelles

      Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
      D'où sortaient de noirs bataillons
      De larves, qui coulaient comme un épais liquide
      Le long de ces vivants haillons.
      Baudelaire, Une Charogne in Les Fleurs du Mal

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    6. J'avais appris par coeur les Fleurs du Mal, à une époque;-)

      Non, je pensais à ce vers là : "Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie". C'est Rimbaud et ça parle pas du tout de mouche. J'ai juste fait l'amalgame entre la construction des Ponts des Illuminations et le Victor Hugo qui s'amuse à cataloguer des sons (de la vie, des gens, etc...) et qui finit par "Une mouche entre. Souffle immense de la mer."

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    7. D'ailleurs, Voyelle, c'est de Rimbaud aussi, pas Verlaine;-) Mais bon, les 2 trainaient ensemble, donc, c'est vite fait de mélanger les 2.

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    8. Tu as absolument raison, Voyelles est un poème de Rimbaud. Mea Culpa. Il fait partie d'une série de poèmes retranscrit par écrit par Verlaine dont certains, celui-ci en particulier, légèrement modifiés par lui. D'où une certaine confusion peut-être dans les attributions...

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    9. Soit dit en passant, je suis en train d'essayer de faire un autre D.A.D., pour tes révisions;-) Mais pas un subtil et profond, comme ma ronde (trop de boulot, et j'ai déjà tout dit avec mon Mirage), c'est plus un exercice, je simplifie au maximum, comme ça j'aurais un truc plus simple à présenter, et ça permettra peut-être à certains de se "farcir" plus aisément mon Mirage : je suis en train de faire 2 This Is (à la Keith), en choisissant les morceaux pour que ça passe en plus en alternant les morceaux de chacun des 2 artistes. L'intérêt, outre la mise en commun des 2 artistes, c'est que ça va pas durer 4h, et le mélange est régulier : un morceau de l'un, un morceau de l'autre;-) Donc ça va faire un flocon en plus, finalement.

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  5. "Cette conne qui bourdonne m'émeut..." Je dis merci et je prends!

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    1. Salut Jimmy,

      La mouche d'Higelin était bien plus sympathique et amicale. Un beau souvenir cette chanson.

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  6. Bonsoir, Till :-)

    J'ai pris soin de télécharger pour lirécouter, hé bien ... c'est toi que je préfère! D'ailleurs, c'est carrément mon attention qui suit beaucoup mieux l'écrit que la bande-son, c'est dire si c'est naturel.
    Merci pour le voyage, je reviendrai sûrement!

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    1. Hello DamNed,

      Merci pour le compliment, c'était juste un petit texte pour essayer d'exprimer ce que je ressens avec cette musique. La liberté quand on s'est enfermé trop longtemps dans un carcan, un coming-out en quelque sorte. :-) Un texte pour me faire plaisir aussi parce que je n'ai pas la vocation de commenter les disques comme un critique musical. Certains font ça très bien, d'autres moins, mais ce créneau ne m'intéresse pas vraiment.

      Mon grand regret au bout du conte, est de ne pas savoir jouer de l'arbre à quatre cordes. On ne peut pas être partout c'est bien dommage.

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