mardi 30 avril 2013

John Zorn - Lemma [2013]

 
Attention ! Ce Zorn ci fait peur à beaucoup. Ce n’est pas celui qui cajole les oreilles de douces mélopées où se rencontrent klezmer, jazz, americana, etc. Non, ce Zorn ci donne dans la complexité, dans la recherche aussi, il exprime la facette contemporaine d’un compositeur toujours aussi multiple, jamais vraiment là où on l’attendrait malgré l’immense diversité de son catalogue.
 
En l’occurrence, un instrument est mis à l’honneur sur ce Lemma : le violon. Et trois instrumentistes, (mais pas le « régulier » Mark Feldman, sans doute occupé alors à d’autres explorations) : David Fulmer, Chris Otto et Pauline Kim. Et trois sections distinctes habitant les 17 pistes de la livraison : Apohthegms, Passagen et Ceremonial Magic.

On commence par Apophthegms duo de violons entre David Fulmer et Christopher Otto, progression en douze courtes vignettes dans les méandres du cerveau Zornien à son "avant-gardissime" soit une musique se jouant de la mélodie (plus qu'en jouant) pour produire des effets, des impressions, des émotions différentes. La partition, en l'occurrence, n'épargne pas les bizarreries d'usage à l'auditeur même s'il lui arrive, c'est heureux, de s'apaiser jusqu'à évoquer furtivement Bach ou Bartók. Pas simple tout ça mais diablement attirant et, en définitive, réussi.

Suit Passagen et ses 14 massives minutes. Et quelle beauté ! Pas besoin de plus qu'une violoniste précise et passionnée telle que Pauline Kim pour habiter cette pièce pour laquelle Zorn avoue s'être inspiré de quelques œuvres de grands compositeurs ayant dédié une partie de leur art à l'instrument qui nous intéresse ici (le violon, donc, et, nommément, Bach, Paganini, Bartók et Carter). On reste, ceci dit, en Zornerie l'inspiration étant plus stylistique qu'harmonique... Et c'est parfait comme ça !

Last but not least, Ceremonial Magic, déjà présent dans une version rythmée dans Music And Its Double (avec Kenny Wollesen à la batterie), déjà joué alors par David Fulmer dont la maîtrise instrumentale et le feeling ne se démentent pas ici. Pas une découverte, donc, que cette suite en quatre mouvements, juste la confirmation de la grâce déjà entendue et ici confirmée mais pas forcément la pièce à la marge entre précision compositionnelle et improvisation échevelée qu'il nous avait semblé entendre précédemment tant la réplique présente s'approche au plus près de l'enregistrement originel.

On ne le niera pas, ce Zorn là, le Zorn contemporain, en déstabilisera certains. De fait, il faut connaître cette grammaire musicale, cet esprit à la fois revêche  et ludique, cette volonté régulièrement réaffirmée de ne pas simplement "faire" pour pleinement goûter au festin présentement offert. Quoique les moments de pure grâce soient, finalement, suffisamment nombreux pour offrir une porte d'entrée viable à cet univers ô combien particulier.


- David Fulmer : violon (Apophthegms; Ceremonal Magic)
- Pauline Kim : violon (Passagen)
- Christopher Otto : violon (Apophthegms)


Apophthegms 
01. Apophthegms I 0:45
02. Apophthegms II 1:06
03. Apophthegms III 1:44
04. Apophthegms IV 1:22
05. Apophthegms V 1:34
06. Apophthegms VI 1:50
07. Apophthegms VII 2:40
08. Apophthegms VIII 1:48
09. Apophthegms IX 2:05
010. Apophthegms X 1:20
11. Apophthegms XI 1:55
12. Apophthegms XII 2:46

13. Passagen 14:19

Ceremonial Magic 
14. Ceremonial Magic I 5:27
15. Ceremonial Magic II 4:04
16. Ceremonial Magic III 5:50
17. Ceremonial Magic IV 3:49

samedi 27 avril 2013

David Bedford - The Odyssey [1976]

Un petit préambule pour expliquer ma présence, maintes fois retardée, sur le blog de Till... Au départ, j'avais pensé ne proposer que du John Zorn ici (deux sont d'ailleurs à venir prochainement) et puis, finalement, débarrassé des obligations quotidiennes que je m'étais moi-même imposées et reprenant goût à bloguer à-qui-mieux-mieux, et un peu "coupable, aussi, de squatter quelques bonnes maisons (nommément Jeepeedee Rips et Les Jolies Compiles de Keith Michards), adorant enfin ce nouveau statut de partageur SBF (sans blog fixe), j'ai décidé d'élargir le spectre. En gardant une certaine cohérence de ton, tout de même...

Voilà, ainsi, comment se partagera ma "carrière" de blogueur "mercenaire" :
- Chez Jeepeedee tout ce qui reste, à mon humble avis, d'un accès assez aisé.
- Chez Keith Michards, les compiles maisons, évidemment !!!
- Chez Till (This Beautiful Downgrade), tout ce qui demande un investissement un peu plus important de l'auditeur, le zarbi mélodique aussi...
et enfin
- Sur "Mangemesdix", les jeux divers et variés proposés par notre informelle fratrie (Jimmy Mangeur de Disques  en tête !).

Ces digressions explicatives achevées, il est grand temps de passer à la musique !!!



Mais qui connait David Bedford ? Probablement pas grand monde et, tudiou, ô immense injustice des hasards de la notoriété, c’est bougremment dommage ! Pour situer le personnage, musicien/compositeur d’avant-garde formé à la Royal Academy of Music de Londres, il a opéré sa transition vers le "rock" en collaborant avec Kevin Ayers ou Soft Machine, on pourrait imaginer pire. Se faisant, il rencontra Mike Oldfield et se lia d’amitié avec le taciturne progueux qui n’hésitera pas à l’employer à quelques reprises (et réciproquement). Commençant sa carrière solo aux naissantes 70s, ses albums les plus "connus" sont Rime of the Ancient Mariner, Nurses Song With Elephants et, celui dont il s’agit ici, Odyssey, son magnum opus comme qui dirait... Inspiré par l'Odyssée d'Homère en plus.
Et donc, nous sommes en 1976, période d'apogée d'un certain progressisme "suffisant" (pour rester aimable avec messieurs, Emerson, Wakeman & Anderson, Schulze, Vangelis et consorts...) auquel, on ne va pas se mentir, David Bedford pourrait être facilement assimilé s'il n'y avait une relative simplicité dans les grilles harmoniques et un défini goût pour la retenue chez le compositeur. Ainsi, là où la plupart de ses contemporains étalent largement des capacités instrumentales tape à l'œil, l'objectif de Bedford semble être, avant tout, de glorifier son travail de création mélodique.

Parfois complètement planante (évoquant parfois le meilleur de Klaus Schulze, souvent le versant "new-ageux" d'Oldfield), parfois quasiment lysergique (sur le central et épatant The Sirens et ses 10 minute de grâce éthérée) la musique présentement proposée par Bedford a évidemment beaucoup recours aux synthétiseurs divers et variés si typiquement et couramment employés dans ces glorieuses Septantes. Certes, on ne peut donc pas dire que Bedford brille particulièrement par son originalité, ces territoires sont bien connus de tout amateur de prog' qui se respecte, le bougre se rattrape, par contre, par une expertise harmonique permettant à l'auditeur de surfer sur des vagues de sons exemptes de tout couac-à-chaos (à peine sur l'épique et guerrier The Battle in the Hall, même pas sur le sautillant et trippé Scylla And Charybdis... Wakeman sort de ce corps !). Quand en plus quelques pièces proposent des instrumentistes "de complément" de la trempe de Mike Oldfield (à la baladeuse guitare sur The Phaecian Games et le précité The Sirens) ou Andy Summers alors futur The Police, déjà un guitariste versatile et inventif ou le diaphane timbre des vocalistes Sophie Dickson et Vicky Cooper, on ne peut que se réjouir de la belle trouvaille qu'on a fait là.

Evidemment, si vous ne supportez ni Schulze, ni Wakeman, ni Oldfield, ni Emerson... Ca ne le fera pas trop. Si vous avez, par contre, ne serait-ce qu'une vague curiosité pour la chose progressive planante (pas à la Floyd !) vous tomberez, en l'occurrence, sur une belle petite pépite (presque) perdue, de ces albums qu'on fait écouter au pote qui a Rubycon de Tangerine Dream ou un Jon & Vangelis.dans sa collec' comme au cousin Germain qui aime bien la "grande musique" ou à tante Albertine qui a le sonotone de toute façon plus si performant. Bref... De la musique d'hier qu'on peut encore encaisser aujourd'hui parce qu'elle est, fondamentalement, mélodiquement réussie et même pas marquée par un Gabriel-bis ou un Wetton de supérette. Du beau boulot, vraiment.


01. Penelope's Shroud I 1:37
02. King Aeolus 4:44
03. Penelope's Shroud II 1:20
04. The Phaeacian Games 3:59
05. Penelope's Shroud III 1:03
06. The Sirens 10:17
07. Scylla And Charybdis 7:59
08. Penelope's Shroud IV 0:48
09. Circe's Island 7:44
10. Penelope's Shroud Completed 0:31
11.  The Battle In The Hall 7:55


The Band:
— David Bedford /ARP 2600 Synthesizer, Stringman String Synthesizer, Fender
Rhodes Electric Piano,Steinway Grand Piano, Clavinet, Vibraphone, Hammond
Organ, Wine Glasses, Timpani, Cymbal, Gong
— Mike Oldfield / guitar (4,6)
— Andy Summers / guitar (9)
— Anne Murray / recorder (11)
— Rosalind Kandler / recorder (11)
— Layne Halstead / oboe (11)
— Nicolette Alvey / ARP Synthesizer (2,7), Wine Glasses (9)
— Sophie Dickson / Vocals, Wine Glasses (9)
— Vicky Cooper / Vocals (6)
— Elly Lemos / Wine Glasses (9)
— Serena Macready-Sellars / Wine Glasses (9)
— Queen's College Choir / Choir (6)

lundi 8 avril 2013

Lol Coxhill - The Rock On The Hill [2011]



Des mouches aux pattes démesurément longues vrombissent autour de ma tête. Le bruit assourdissant des battements amplifiés de leurs ailes rend plus insupportable encore l'air irrespirable, le sature de vapeurs toxiques. Leurs pattes démesurément longues transportent des notes de musique, un Do file sous mon nez, un Ré frôle ma bouche. Je les vois parfaitement dans l'obscurité épaisse. Elles tourbillonnent, note contre note, se regroupent en accords, les escadrilles se succèdent près de mes tympans. Et toujours impossible de bouger, impossible de les chasser d'un revers de main, impossible de me débarrasser de ce bourdonnement incessant et oppressant.Je ne suis pas attaché, ni ligoté. Je ne peux pas bouger, c'est comme ça, une impossibilité physique.

La plus grande des mouches s'arrête en vol stationnaire à trente centimètres de mon visage. Elle me fixe de sa multitude d'yeux diptériques, je perçois clairement le sourire ironique qu'elle m'adresse. La plus grande des mouches a les pattes les plus démesurément longues de toutes. Elle transporte à elle seule une série d'accords, je les entends, leur son couvre en partie le brouhaha. La plus grande des mouches parle maintenant : "Tu ne peux pas bouger hein ? C'est toi, uniquement toi, depuis le début. Tu commences à suffoquer, tu le sens ? C'est pas fini, pas fini et ça va durer. Longtemps".

Sa tête noire apparait clairement dans l'obscurité, ses milliers de regards fixes me clouent au sol. J'entends son rire énorme pendant que des centaines de mouches s'engouffrent dans ma bouche fermée. Le vacarme est dans ma tête en même temps que dehors. Elles envahissent mon nez, mes oreilles. J'essaie de hurler, aucun son de sort, je ne fais qu'amplifier le bourdonnement. Respirer ? J'ai oublié comment on fait. Respirer quoi ? L'air est irrespirable, malgré moi je respire des mouches , je respire des accords de mouches assourdissants, je respire une musique qui m'étouffe. Respirer m'étouffe.

La lézarde dans le mur apparait en même temps que ce son inconnu. La lézarde devient deux, trois, dix, cent. La lézarde devient le mur, le mur n'est plus. A sa place la lumière aveuglante apaise mes yeux. Les mouches ont disparu, le bourdonnement a disparu, la plus grande des mouches aux pattes démesurément longues a disparu. Je bouge, pourquoi ne pourrais-je pas bouger ? Je me lève, je traverse le mur-lézarde-lumière. Non, le mur n'est plus, la lumière est partout. Et partout j'entends ce son. Autour de moi je découvre une faune et une flore inconnues. Pourtant je connais le nom de chaque plante et chaque animal.

Le sol est couvert à l'infini d'herbatterie plus fraiche et moelleuse qu'on ne peut le rêver. Ici et là on peut voir bondir parfois un Tac parfois un Poum qui disparait en gambadant joyeusement dans l'herbatterie. On les repère aisément au son particulier qu'ils émettent en bondissant et qui s'atténue en un écho harmonieux. Plus loin en contrebas pousse un bosquet d'arbres à quatre cordes. Une brise légère et rafraichissante les fait vibrer doucement en un son grave.

Il y a un chemin, il y a toujours un chemin. Je serpente avec lui entre les arbres à quatre cordes, un Tac me file entre les jambes, l'herbatterie s'étend partout à l'infini. J'ai oublié comment respirer, pourtant je respire. Le son est l'air, je respire l'air, je respire le son, l'air-son. L'air-son s'immisce naturellement en moi, me ramène à des souvenirs que je n'ai pas. Le chemin serpente, je serpente en direction du saxofonus sopranus dont la silhouette élancée envahit l'horizon. Les Tacs et les Poums m'accompagnent, me crocnotent, les arbres à quatre cordes vibrent et milarésolent, je serpente vers la colline.

Le saxofonus sopranus étend ses racines aériennes, ses branches octopussiennes bourgeonnotent vers le ciel, tentaculent l'air, rythment les rythmes. De ses bras sopranus des nuées de notaigües s'envolent, leurs ailes battent l'air-son d'un mouvement gracieux. Les notaigües tourbillonnent autour de moi, se mêlent aux Tacs, aux Poums, aux Milarésols puis disparaissent. D'autres notaigües les remplacent dans l'air-son, parfois un, parfois cent, répondant à un appel mystérieux.

Au somment de la colline, ivre d'air-son je titubécoute encore quelques pas d'oreilles avant de m'effondrer sur le matelas d'herbatterie moelleuse, sèche et grasse en même temps. Je continue à m'enivrer de cet air improbable. Les yeux fermés je vois l'air-son, je vois le saxofonus sopranus qui pousse toujours librement et exhibe de nouveaux bourgeons-notes. Sur la pierre à côté de moi, un visiteur facétieux a gravé trois lettres barrées : LOL.

Des papillons aux ailes démesurément longues vrombissent silencieusement autour de ma tête, avec une grâce infinie.


01. Rivers Bend
02. Anything So Natural    
03. Scratch
04. Ergo Somme
05. The World In A Grain Of Sand
06. Tarentelle For Nelly
07. Full Of Butterflies

Si vous cherchez un mot de passe, essayez donc downgrade.
Merci aux visiteurs qui laissent une trace de leur passage.

 Till